Les Japonais ont-ils concrétisé les rêves d’Archigram ?

teaser_va_koolhaas_project_japan_top_1204231556_id_522753Osaka 70, vue du toit au-dessus de la place des fêtes, Kenzo Tange et Ouzo Nishiyama urbanistes.

À la fin des années soixante, au Japon, des architectes et urbanistes, comme Kenzo Tange ou Kisho Kurokawa, ont construit des bâtiments emblématiques d’un courant qu’on a appelé « Métaboliste ». Ce mouvement, typiquement japonais, apparaît comme la concrétisation de toutes les tendances à l’avant-garde de l’architecture occidentale, notamment britannique comme les Smithson et Archigram. Seulement, là où les occidentaux ont surtout bâti une œuvre de papier, les japonais ont eu l’opportunité de réaliser leurs œuvres. Le point d’acmé fut l’exposition universelle d’Osaka 70, événement propice aux expérimentations et immense showroom à destination du reste du monde.
Alors, les japonais ont-ils concrétisé les rêves d’Archigram ?

En Europe, Constant Nieuwenhuys, artiste néerlandais issu de Cobra, travaillait depuis le milieu des années 50 à Nieuw Babylon, une ville inspirée des écrits situationnistes. Sa ville est une immense mégastructure dégagée du sol, débarrassée des contraintes dues à la nature, qui accueille une humanité faite de relations, d’indétermination et de mobilité.
Le Team X, et plus précisément Alison et Peter Smithson, ont voulu dépasser l’héritage des CIAM en offrant ce que le strict zonage de Le Corbusier omettait, la relation, les liens, le plaisir. L’humain n’est pas qu’un être de besoins. Ils ont imaginé une ville faite de sorte d’unités d’habitation contenant coursives et rues, pouvant se brancher les unes aux autres pour couvrir le territoire urbain.
Le groupe britannique Archigram a imaginé, entre autres, Plug-in City, une ville faite d’une immense mégastructure en forme de résille dont les éléments se branchent en fonction des besoins et des envies de ses habitants.

En France, Kandilis avec Toulouse le Mirail, ou Yona Friedman avec ses Villes spatiales et sa nappe réticulaire au-dessus de Paris, ont participé à cet imaginaire collectif d’une ville à la fois hors sol, proliférante, organique et modulaire. Ce sont des manifestes critiques : l’humanité a changé, la civilisation aussi. La ville de demain doit s’adapter à ce nouveau paradigme.

Les métabolistes japonais, qui sont contemporains des britanniques d’Archigram, rédigent le manifeste métaboliste en 1960.
Ses principales figures, comme Kisho Kurokawa, Kiyonori Kikutake ou Fumihiko Maki, travaillent à une ville qui se développe de façon organique, à la manière de coraux, toujours le même recommencé.
Lors de l’exposition universelle de 1970 à Osaka, Kenzo Tange et Ouzo Nishiyama étaient les urbanistes responsables.
La place des fêtes était surmontée d’une structure tridimensionnelle rappelant celle projetée par Yona Friedman au-dessus de Paris.
Kisho Kurokawa a construit une structure telle des légos dans laquelle des modules venaient se loger. La structure, non pas inachevée mais en devenir, invitait à rajouter d’autres éléments pour la compléter, au gré des besoins.
Des structures gonflables rappelaient aussi bien les Instant Cities d’Archigram.

Seulement, à l’instar de la Nagakin Capsule Tower de Kurokawa construite à Tokyo la même année, ces bâtiments restent iconiques, sans réel fonctionnement qui les auraient rendus réellement opérants.
Va-t-on voir des nouveaux modules se brancher sur les mâts de superstructures métabolistes ? Avec le temps, cette tour aurait dû, en toute cohérence, voir des modules venir s’ajouter, d’autres être retirés, évoluer.

Les Italiens de Superstudio ont poussé la logique métaboliste à leur paroxysme avec la ville continue, puis Vita Educazione Cerimonia Amore Morte (1971-1973) : une nappe fonctionnelle remplace le sol, apporte tous les besoins à des néo-nomades. L’architecture n’est plus un jeu de composition des espaces mais une série de services. La terre ne suffit plus. A la même époque on pense d’ailleurs que la terre ne pourra plus nourrir l’humanité, et qu’il faut lui substituer une culture industrielle où le sol n’est qu’un support, et où les plantes ne sont nourries que par des intrants. De la même façon, le sol est substitué par un sol artificiel « servant ». Superstudio nous montre une impasse effrayante et fascinante.

L’urbanisme de dalle a cheminé en parallèle de ces mouvements utopistes et radicaux. Les dalles n’ont pas d’architecte, elles sont des co-élaborations d’architectes restés anonymes, d’admninistrateurs-gestionnaires (cf. le rapport Buchanan) et d’ingénieurs. Elles sont complexes à lire, contrairement aux productions métabolistes bien lisibles dans leur composition. Une dalle est comme un ordinateur : les usagers arrivent à utiliser l’interface sans pour autant comprendre son fonctionnement en profondeur.
La Nagakin Capsule Tower est frappée d’obsolescence, elle est promise à la démolition. En revanche, les dalles, ingrats morceaux de sol artificiel, continuent de voir venir se raccorder des tours, c’est-à-dire des modules, certes complexes. Organique, proliférant, hors sol et modulaire, l’urbanisme de dalle ne répondrait-il pas au mieux aux principes métabolistes mieux que les réalisations japonaises elles-mêmes ?

Vita. L’accampamento à La Défense                 La dalle comme la concrétisation de l’urbanisme utopique des années 70 ?

Référence : – Udo Kultermann, Kenzo Tange, Studio paperback, Les éditions d’architecture, Zürich, 1978.

– Peter Lang, William Menking, Superstudio, Life Without Objects, Skira, Milan, 2003

– Antoine Picon, La ville territoire des cyborgs, Editions de l’imprimeur, Besançon, 1998

Cet article, publié dans LEVRIER Bernard, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Les Japonais ont-ils concrétisé les rêves d’Archigram ?

  1. Ping : Sky house, Kikutake Kiyonori, Le deuxième sol | SOUS LES JUPES DE LA MÉTROPOLE #2

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s