Le monstre montré

Dès les années 1920-1930 se forme dans une ébauche une idée du Grand Paris, alors que la banlieue va mal. Plus qu’une question d’architecture, l’enjeux se situe à une échelle urbaine. L’architecte ingénieur Henri Prost remporte en 1936 le concours non réalisé visant à rationaliser la région parisienne en la quadrillant d’autoroutes radiales. Le plan devient t officiel en 1939, mais il est reporté au sortir de la guerre. Dans les années 50, cette idée est reprise et se dégage une volonté de réorganiser la région parisienne : se propose la construction d’une autoroute qui joint Paris à la forêt de Saint Germain en Laye à l’emplacement de la future dalle de la Défense.

En 1958, le président De Gaulle et son ministre de la reconstruction inaugurent donc dans ce même axe le bâtiment du Centre des Nouvelles Cultures Industrielles, qui était prévu comme un palais d’expositions pour accueillir les foires parisiennes de l’industrie. Les trois architectes du CNIT, Camelot, de Mailly et Zehrfuss se voient attribuer aussi la réalisation de l’aménagement entre le CNIT et le Pont de Neuilly. La volonté est déjà d’inscrire un axe qui traverse la Seine et joint le pont de Neuilly et la place de l’Etoile, et simultanément à son statut décrété de quartier des affaires, la Défense voit également la création de l’EPAD. Les constructions du CNIT et des tours ESSO et Nobel en 1965 caractérisent la « première génération » des tours de la Défense : elles sont les pionnières, et sont construites sur le sol naturel, avant la construction de la dalle. Il faut par ailleurs garder à l’esprit que le contexte des années 50 est celui du début des grands ensembles à Nanterre, et aussi celui de l’expropriation des terrains de la future Défense, par décret d’utilité publique.

Le Cnit, la tour Esso, la tour Nobel

Le Cnit, la tour Esso, la tour Nobel, 1966 (http://www.vision80ch13.org)

La Défense vue de Nanterre, premier plan : grands ensembles Marcelin Berthelot et Provinces Françaises

La Défense vue de Nanterre, premier plan : grands ensembles Marcelin Berthelot et Provinces Françaises

1964 voit arriver la suite du projet pour la Défense, qui amènera à la deuxième génération de tours. Cette fois, l’architecte Robert Auzelle propose un changement qui réside ailleurs que dans le bâti : les intentions passent de celles d’une opération moderne et esthétique à celles d’une opération sur dalle, on veut séparer les circulations de véhicules des piétons. Une autoroute circulaire vient renforcer l’aspect insulaire, et la spécificité des programmes rappelle le plan Voisin : des bâtiments de bureaux très hauts, des infrastructures basses, et des immeubles d’habitations bas également, aux cours en forme de patio.

En 1972, le quartier d’affaires devient visible depuis Paris, et Valéry Giscard d’Estaing manifeste son mécontentement par une lettre ouverte. Depuis deux ans le métro y circule, et avant que la crise pétrolière de 1973 ne gèle la suite des constructions, Mai 68 et l’opinion publique se sont mises d’accord : pendant que l’EPAD se met à vendre des volumes d’air, on remet en cause les changements radicaux dans les modes de vie, et l’on reproche l’inhumanité de la modernité.

Les années 80 voient se former le projet de la Tête Défense : le président Miterrand voulait y asseoir le Carrefour international de la Communication, et en 89 est inaugurée l’Arche, entre autres projets. Entre temps, la droite est revenue au pouvoir et ce n’est pas un symbole culturel socialiste qui émerge de la dalle, mais un bâtiment occupé en majeure partie par des sociétés privées.

Quelques repères gouvernementaux
 
De Gaulle (RPR) Président de 1959 à 1969

De Gaulle (RPR) Président de 1959 à 1969

Valéry Giscard d'Estaing (UDF) Président de 1974 à 1981

Valéry Giscard d’Estaing (UDF) Président de 1974 à 1981

Miterrand (PS) Président de 1981 à 1995

Miterrand (PS) Président de 1981 à 1995

Chirac (RPR) Premier ministre sous Miterrand de 1986 à 1988

Chirac (RPR) Premier ministre sous Miterrand de 1986 à 1988

 

 

 

 

 

 

Ainsi, si l’on utilise les termes de Françoise Choay, la Défense vient grossir les rangs de l’architecture progressiste. Le tertiaire omniprésent ainsi que les axes de circulations qui opposent la vie des véhicules et celle des piétons sont une ôde au progressisme. Toutefois, cet amoncellement aux incohérences souterraines peut rappeler à la forme d’un amas organique, aussi on peut concéder à la Défense qu’elle revêt parfois les attributs d’une architecture culturaliste. En effet, elle s’inscrit dans un contexte existant et vient suivre l’axe médiéval Paris-Saint Germain en Laye, et sous un certain angle, on lui accorde volontiers des qualités chaotiquement esthétiques.

Maquette : une interprétation organique du site, Musée de La Défense

Maquette : une interprétation organique du site, Musée de La Défense

Sources :

Virginie Picon-Lefebvre, Séminaire sur la Défense, Décembre 2012, ENSAPM

Virginie Picon-Lefebvre, « La Grande Arche de la Défense », in Les cahiers de la recherche architecturale, Editions parenthèses, Paris, 1992

Musée de la Défense, Paris, Exposition permanente

Françoise Choay, Urbanisme : Utopies et réalités, une anthologie, Editions du Seuil, 1965

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