« Reculer dans l’épaisseur même de la planète »

Face à l’agression, l’home a parfois tendance à s’enterrer comme un animal dans son terrier, « reculer dans l’épaisseur même de la terre » (Paul Virilio) comme moyen de défense et de protection. L’humain opère un retour dans les entrailles terrestres, réconfortant utérus de mère nature. C’est un univers qui semble appauvri, minéral, silencieux, morbide mais aussi tellement calme, sécuritaire et reposant ; plus de vies, plus d’agitation, juste le néant et l’infini obscurité.

En temps de guerre, l’enfouissement devient une option importante de défense et de protection. Même si cette tactique n’est pas toujours couronnée de succès elle est intéressante à étudier. J’aimerai tout particulièrement observer ses  effets avant, pendant et après la seconde guerre mondiale au travers de 3 exemples différents : la ligne Maginot, les bunkers du mur de l’Atlantique et enfin des abris atomiques américains construits pendant la guerre froide.

La ligne Maginot : Le gâchis et l’oubli

Dans Maginot,la ligne en fuite, Aurélien Masurel écrit très justement que «la mémoire collective en a retenu l’idée d’un ouvrage inutile, et s’est abstenue d’en fixer une image précise ». Il est vrai que nous avons tous appris son existence lors de nos cours d’histoire, mais elle n’est souvent représentée que comme une ligne de pointillés abstraite et imprécise. À travers cet article nous en apprenons un peu plus quant à sa réalité, sa fabrication, mais son identité reste trouble.

 

 

schemaligne

Construite dès 1927, elle a pour but d’être « une forteresse cachée, enfouie sous le sol et ainsi mise à l’abri des projectiles modernes », « c’est dans l’enfouissement plutôt que dans la surrection que va se jouer le contrôle du territoire ». La France construit des énormes quantités de galeries, occupées par les soldats  qui attendent pendant de longues semaines ; mais face à la Blitzkrieg, la ligne sera bien inutile. Cette installation « comme une dorsale, [ensemble de] forteresses cherchant à se rendre invisibles », tellement invisible qu’elle sera justement absente de notre patrimoine. Son invisibilité, son secret, la honte et la défaite qui lui sont associés la rendent plus facile à oublier. Et même si Aurélien Masurel estime qu’elle pourrait devenir une ruine moderne elle n’aura jamais la puissance symbolique de ces objets, presque contemporains à la ligne, que sont les bunkers du mur de l’Atlantique.

plan d'éléments de la ligne maginot

plan d’éléments de la ligne maginot

plan et coupe d'un bunker du mur de l'atlantique

plan et coupe d’un bunker du mur de l’atlantique

Le Bunker 

Le bunker, comme le décrit Paul Virilio dans Bunker archéologie, n’est pas autant invisible que les galeries de la ligne Maginot, il est plutôt un objet de béton semi-enterré qui « se love dans le continu du paysage et disparaît ainsi de notre perception ». L’Atlanticwall nait officiellement en 1942 et c’est à partir de cette époque que l’organisation Todt construit ces blockhaus tout le long des côtes françaises.

47419780

Son épaisseur recrée une ambiance presque souterraine et ainsi « toute l’édifice pèse sur les épaules de l’occupant ». Cette sorte de terrier artificiel, cette « enveloppe de béton et d’acier vous gène aux entournures et tend à vous figer dans une certaine paralysie assez proche de la paralysie », d’une « rigidité cadavérique ». Il protège son occupant tout en lui infligeant un certain malaise.

bunker1

Il est le symbole de l’occupant et même si de nombreux édifices français ont été réquisitionnés par la gestapo, ils n’ont jamais recueilli « la réprobation de toute une époque pour la guerre » qui est associée aux casemates du mur de l’Atlantique. Et pourtant à travers l’œil de Virilio on comprend que ceux sont des objets horriblement beaux, d’une extrême modernité, par leur monolithisme, leur matérialité et l’ambiance presque spirituelle que l’on peut leur associer.

bunker7

Des objets finalement inutiles et presque aberrants face à l’immensité marine et au débarquement des alliés le 6 juin 1944. Après la défaite allemande, ils seront laissés volontairement à l’abandon par les français, à qui ils rappellent trop de mauvais souvenirs ; ils disparaissant peu à peu enfoui dans le sable et la mer, refoulement de la guerre et de ses objets.

bunker3

Dans la postface de Bunker archéologie, Paul Virilio ouvre un nouveau chapitre sur les techniques militaires, qui succède la seconde guerre mondiale et sa tragique conclusion nucléaire. Rien n’est plus pareil «  Electrons, neutrons, l’espace de la guerre se déplace ainsi du milieu géophysique et physique vers le milieu microphysique des ondes et des radiations électromagnétiques ». Que peut on faire face à cela ?640px-SurvivalUnderAtomicAttack

Un bunker pour chacun, les « atomimats » de Jay Swayze

Même si les 2 bombes atomiques ont explosé en 1945 c’est au début des années 1960 que la peur d’une attaque atomique gagne l’ensemble des États Unis. Comme le rappelle Nikola Jankovic, dans la préface de la réédition de Le meilleur des (deux) mondes maisons et jardins souterrains deJay Swayze, de nombreux événements  produisent une ambiance d’angoisse et de malaise à cette époque. L’avènement de la dictature cubaine en 1959, la construction du mur de Berlin en 1961 et la crise des missiles soviétique en 1962 sont d’autant d’événements qui poussent le gouvernement américain à être très vigilent. Face à cette menace, une des solutions « idéale » est la construction d’abris atomique dans chaque foyer. Le département de la Défense fait paraître une brochure de 32 pages L’abri atomique familial , qui devient un best seller en quelques mois.

 

 

 

 

 

 

family-fallout-1-e1302443218492

 

Cette méthode de « défense passive » paraît efficace et convainc de nombreux américains. L’un d’entre eux, Jay Swayze décide que l’abri souterrain doit devenir un underground home dans lequel on vivrait à temps plein. Après la création de son entreprise Geobuilding® il construit plusieurs maisons souterraines et sera même exposé à la New York World’s Fair de 1964. Il crée sa maison souterraine sur le modèle du « bateau en bouteille » qui permet d’obtenir, « un environnement plus sain, une protection des bâtiments comme de leurs occupants contre les dangers d’origine humaine ou naturelle [et enfin ] une utilisation et un coût des ressources énergétiques réduits. » L’air est purifié et pour ne pas  créer de claustrophobie, de nombreuse fresques sont réalisées et éclairées sur les parois du cuvelage qui entoure la maison. Les jardins ne sont plus que des espaces intérieurs maitrisés à l’extérieur de la maison. Son « atomimat » (atomic habitat) est un véritable monde artificiel, aseptisé, parfait que veut recréer Jay Swayze.

jay-shwayze-design Photo-6-Kloeckner underground-garden

La mode des abris s’essoufflera peu à peu et disparaitra avec la fin de la guerre froide. Ce phénomène ne touchera même pas l’Europe car comme l’explique Paul Virilio « le mythe de l’abri atomique qui sévit au États Unis n’existe aucunement en Europe où le souvenir des bombardements stratégiques de 1943 et 1944 n’a pas favorisé le bien-fondé d’une défense passive ; chacun sachant d’expérience que la population n’auraient même pas le temps de se rendre aux abris en cas d’attaque nucléaire. »

Stratégie(s) de l’échec

Au travers des 3 exemples exposés succinctement, nous avons vu 3 manières différentes de s’enterrer pour se défendre en temps de guerre. On peut retenir que les techniques de l’enterrement sont souvent un échec ou tout du moins inutiles. L’enterrement est souvent pris de justesse par la vitesse d’une attaque. Si les objets créés sont d’une beauté et/ou d’une technologie avancée ils ne peuvent pas grand chose contre leur destruction symbolique, naturelle et leur obsolescence. Ils sont le symbole d’un immobilisme, d’un certain empêchement  face aux dynamiques terrestres, aériennes, immatérielles, perpétuellement en mouvement. Tant qu’aucune dynamique positive et généralisée n’aura lieu en sous sol, ce dernier ne sera jamais assez fort pour répondre durablement et efficacement aux attaques du ciel et de l’air.

 

Aurélien Masurel , « Maginot, la ligne en fuite « , Le Visiteur n°9, les éditions de l’Imprimeur
Paul Virilio, Bunker Archéologie, Les éditions du demi-cercle, 1991
Jay Swayze, Le meilleur des deux mondes, Maisons et jardins souterrains, Edition B2, 2012 (texte original de 1980)
Léo Kloekner, « Pour vivre heureux, vivons sous terre », revue internet Urbanités.fr, http://www.revue-urbanites.fr/pour-vivre-heureux-vivons-sous-terre/

 

 

Cet article, publié dans JOUSSET Caroline, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s