La négociation. Michel Holley, son architecture, son rapport au sol.

LA NÉGOCIATION

Michel Holley, son architecture, son rapport au sol.

Michel Holley, architecte français né en 1924, a participé, à des titres divers, aux grandes opérations urbaines parisiennes des années 50 à 70, comme stagiaire sous-payé, architecte assistant de Raymond Lopez, concepteur d’avant-projet, consultant, etc. Son portfolio est impressionnant, surtout concernant l’urbanisme de dalles : il travailla sur le Front de Seine, le quartier de la tour Montparnasse, les Halles, la transformation du XIIIe arrondissement avec notamment la dalle des Olympiades. En parallèle il dessina des grands ensembles, comme à Mantes Val Fourré. Il est le co-auteur des tours de type « Berlin », dont l’une, la tour du Bois Leprêtre, a été rénovée par Lacaton et Vassal dans le XVIe arrondissement.

Trois projets, trois époques, illustrent le rapport que son architecture entretient avec le sol : la Caf du XVe, signée par Raymond Lopez mais que Michel Holley s’appropria au point de l’utiliser pour son sujet de diplôme ; le Front de Seine, qu’il initia, mais la réalisation lui échappa ; et Bobigny.

michel holley caf

La Caisse d’Allocation Familiale (Caf) du XVe, livrée en 1953, est un immeuble de bureaux à ossature métallique, à façades Wallspan suspendues. Célèbre pour son innovation technique, puis par le scandale autour de la notion hésitante de patrimoine dont elle fit les frais au milieu des années 2000, cet ensemble se situe sur une parcelle, parmi d’autres, dans un îlot. L’opération est constituée de plusieurs volumes de deux ou trois niveaux posés sur le sol et répartis sur la parcelle, et du bâtiment de bureaux proprement dit, indépendant, central, posé sur un bâtiment lui servant de socle. Dans ce socle sont placés les espaces servants : locaux techniques, salle de réfectoire, etc. Les bâtiments en périphérie sont en alignement. Ils s’adaptent à l’îlot, ils négocient entre les contingences du tissu hyper local et le bâtiment-monument traité comme un objet dans la ville. Le volume principal assume sont statut de monument en flottant non seulement en hauteur mais aussi en plan au milieu de son îlot : il s’extrait du contexte immédiat. D’ailleurs les photographies de chantier le mettent toujours en dialogue avec la tour Eiffel au loin dont, encore nu, il a partagé la silhouette.

Avec la Caf il y a trois scansions pour monter au ciel : les bâtiments techniques, directement issus du parcellaire, et qui encaissent et rattrapent les perturbations du terrain et les irrégularités du parcellaire ; le socle, servant d’accueil et de réfectoire, sur le sol mais positionné librement sur la parcelle ; et les bureaux en lévitation. À chaque étape correspond une attribution des fonctions qui correspond aussi à une valeur du bâtiment.

michel holley front de seine

On retrouve, à une autre échelle, cette tripartition sur le Front de Seine. Michel Holley concourut pour le plan d’urbanisme du Front de Seine en 1959. Son projet de dalle remporta l’adhésion. Selon lui, le choix d’un tel urbanisme à cet emplacement (d’anciennes usines Citroën) n’a rien d’idéologique mais est purement pragmatique : la zone étant inondable, y mettre des parkings en sous-sol aurait coûté trop cher, donc le choix de surélévation était judicieux (mais le pragmatisme ne préserve pas forcément de l’idéologie). Ce qui intéresse Michel Holley, c’est de disposer les tours autour de placettes piétonnes, c’est-à-dire de retrouver une urbanité villageoise. Sur la coupe qu’il dessina en 1962 le projet est avant tout une composition en terrasse le long de la Seine. Les voies pour voitures, des « égouts à voitures » selon lui, disparaissent sous un sol artificiel. Par dessus, les volumes se composent en deux parties, avec un socle de commerces et bureaux, directement sur le sol artificiel, surmonté à leur tour de volumes autonomes : les logements. Le problème de la jonction avec le tissu existant est ici évacué par le fait que le projet de rénovation du XVe arrondissement devait se prolonger loin, en profondeur dans le tissu. Le sol artificiel négocie alors avec le fleuve, la base encaissant les aléas de la nature et permettant aux tours, volumes purs à la taille de guêpe, de découper le ciel de Paris. Le dispositif aboutit à une stratification qui correspond encore une fois à une hiérarchie des fonctions. Encore trois temps : du sol au ciel émerge la strate au niveau naturel qui s’arrange avec les voitures et les crues, la strate intermédiaire qui compose l’espace public avec des placettes, des commerces, etc., et la dernière strate, celle des tours, dont Michel Holley découvrira par la suite une analogie, dans leur positionnement spatial sur la dalle, avec des notes de musique sur une portée. De la fange à l’abstraction lyrique.

michel holley bobigny

À Bobigny, ville sur laquelle Michel Holley commence à travailler dès 1963, la négociation s’effectue entre le budget et le parc. Enterrer les voitures coûte cher mais permet de libérer de la place pour le parc. En disciple de
Le Corbusier, Michel Holley considère du devoir de l’urbaniste de prendre sur l’espace du bâti, c’est-à-dire de l’espace privé, pour donner à tous le plus d’espace public. En ville, la grande hauteur, les dalles et les parkings souterrains dilatent les places et les zones de promenades. Dans les grands ensembles, la priorité est aux jardins. À Bobigny, le manque d’argent le contraint à minimiser les parkings silos, cependant il ne les abandonne pas tout à fait et choisit une solution intermédiaire de parkings de deux niveaux à moitié enterrés. Il n’y a pas la volonté obtuse « d’artificialiser » et de remodeler le sol pour accueillir ses bâtiments. Au Val Fourré, à Mantes-la-Jolie, en 1959, il n’y a pas de sol artificiel parce que pas de de tissu existant (c’est un ancien aérodrome), suffisamment de place, donc pas besoin de dalle. Michel Holley n’aime pas le tissu parisien typique de style haussmannien, et ses dalles sont un moyen de l’effacer, d’en avaler les traces. Dans le quartier des Olympiades, il y a une gare en dessous, donc la nécessité d’un nouveau sol. Dans le reste du quartier Italie XIII, la table rase suffit.

La dalle est à chaque fois un dispositif de contact et de mise à distance entre le milieu et les espaces nobles, aussi bien bâtiment que place publique, quand cela est nécessaire. Cette base est la condition pour que la composition au-dessus acquière une autonomie formelle. La dalle efface l’existant, elle le règle, le gère. Cette base est considérée comme des égouts posés au niveau du sol naturel. Rarement enterrée ou à moitié. Moins de soins sont apportés à ces espaces au niveau de l’ancienne rue. Et c’est un paradoxe de voir dans un même élan la ville adaptée et livrée à la voiture grâce à ces dispositifs de dalle ou de table rase, avec en parallèle un mépris donné à ces espaces dévolus à l’automobile. La voiture devient la grande aventure de la ville. Mais jamais l’automobiliste n’est pensé comme un piéton en puissance, et inversement. Jamais l’indigence de certains lieux, pratiqués par les automobilistes, usagers des villes, n’est envisagée comme un appauvrissement général de la ville.

Selon Michel Holley, s’il y a échec urbain, c’est parce que ses projets n’ont pas été menés à bien. Effectivement la plupart du temps la réalisation lui échappe : au Front de Seine, Michel Proux et Henri Pottier ont sacrifié à la mode et placé un centre commercial qui démonétise la pertinence des placettes de villages posées sur la dalle. À Bobigny, ce sont des tours ajoutées à son ordonnancement ciselé qui ont brouillé l’espace et amené la délinquance. La preuve, toujours selon Michel Holley, cinquante ans plus tard on détruit ces tours, on détruit le centre commercial de Beaugrenelle (pour en construire un encore plus grand !).

Bibliographie et vidéographie :

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