Vivre à l’oblique – Claude Parent

L’hypothèse de la « fonction oblique » préconisant la fixation de la vie des hommes sur les plans inclinés, fut énoncée en 1964 par Claude Parent et Paul Virilio.
Dans son livre “Vivre à l’oblique”, Claude Parent propose une explication accompagnée de dessins présentant les possibilities de cette prise d’espace particulière.

Claude Parent introduit son livre en précisant qu’il est “difficile d’aborder le problème de la fonction oblique comme hypothèse de concentration urbaine, car cette proposition interfère à tous les niveaux de l’acte de bâtir.” Sa proposition n’est donc “pas une réaction à un état de choses existant […]. Au contraire, la fonction oblique, faisant une hypothèse par démarche purement intuitive, propose une solution non sous la nécessité de l’urgence, mais en temps utile pour que l’on puisse l’expérimenter sur le plan théorique, la travailler et commencer à la mettre en place afin de ne pas être surpris par une éventuelle précipitation des événements. C’est une méthode prévisionnelle qui ne contraint personne et tente seulement quelques aventuriers en quête dès aujourd’hui d’un mode de vie futur. »

Claude Parent commence son analyse avec la notion d’espace privatif. L’espace privatif, qui se traduit par l’édification d’un enclos (qu’il soit pourvu ou non d’un toit ), est ici à considérer comme « la première manifestation volontaire dans le domaine de l’acte de bâtir » entretenant un rapport au sol. Cette construction constitue un obstacle dans le parcours initialement libre d’un point A à un point B. Une multitude de ces enclos, dans un village par exemple, constituent autant d’obstacles de cet espace originairement libre, et cette configuration spatiale entraine la naissance de deux espaces distincts : « l’habitation » et « la circulation ».

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Cette structure spatiale horizontale est celle à partir de laquelle nos villes sont construites depuis toujours. Mais si l’on peut considérer qu’elle fonctionne dans le cas d’un bourg ou d’un village, elle n’est en revanche plus du tout adaptée, passé une certaine démographie, que concentrent les nouvelles agglomérations. Cette structure est tout simplement dans l’incapacité de prendre en charge une population supérieure à 100 000 habitants. Au-delà, elle se contente d »extrapoler » sa structure, sans résoudre les problèmes liés à la complexité de la circulation qu’engendre l’accroissement démographique.

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« L’architecture verticale » est alors née, préconisant que la 3e dimension constituerait la solution au dysfonctionnement attesté de la structure spatiale horizontale : « le geste de l’architecture verticale, son symbolisme orgueilleux, son esprit de record, balayèrent toute tentative de réflexion et implantèrent facilement un courant idéologique suffisamment puissant pour parvenir à l’éclatement du tissu. » L’emprise au sol nécessaire à l’habitation verticale est la même que pour celle de de l’habitat pavillonnaire, dans la mesure où elle nécessite des espaces pour les équipements, des parkings etc… Cette emprise au sol, proportionnelle à l’intensité de la concentration de l’habitation verticale, engendre « l’accroissement incontrôlé de l’espace de circulation communautaire » inutilisable, dont on ne sait quoi faire. L’espacement entre les habitations provoque la rupture des contacts humains.

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Il s’agit donc de changer radicalement la structure spatiale, de concevoir un rapport nouveau et révolutionnaire à la façon d’habiter et de circuler pour éradiquer les structures destructrices horizontales et verticales. C’est alors qu’intervient la structure oblique.

La structure oblique présente l’avantage de ne plus constituer d’obstacle au parcours du point A au point B, puisque l’obstacle, incliné, est alors gravissable. En outre, la structure oblique permet d’intégrer la circulation à l’habitation et non plus de les dissocier, dans la mesure où la circulation devient partie intégrante de la structure habitée.

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Pour élaborer un raisonnement sur l’oblique, il faut partir de l’hypothèse que les hommes vivront à l’oblique dans le futur. L’oblique implique des changements radicaux du rapport à l’espace et de l’appréhension que nous en faisons.

La pente à descendre engendre une « euphorie » (notre poids nous entraîne), tandis que l’espace à monter entraîne un effort. Cet état de fait implique que les trajectoires seront choisies.

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L’oblique entraîne une vision de l’espace différente (entrent dans notre champs de vision les plans inclinés de façon plus présente) ainsi qu’un appréhension physiologique de l’espace modifiée (nos pieds deviennent les capteurs de la topographie, notre rapport au corps est modifié, éveillé).

Les espaces plongeants (parcourus en descendant), ascendants (parcourus en montant), pincés (les espaces à dièdre aigü refermé) ou les espaces écartés (à plans inclinés inversés dans le sens de l’ouverture) constituent les nouveaux espaces à imaginer et créer de cette structure oblique. Elle implique que les modalités habituelles de conception de l’espace, de la notion de seuil, et même des objets soient repensées, et sa nature même entraîne des possibilités et des combinaisons nouvelles. Ainsi, le mobilier pourra devenir rampe, la rampe pourra devenir « sol à vivre » donc être parcourue etc…

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Vivre à l’oblique, à l’échelle d’une ville, implique que les villes seront bâties sur des plans inclinés qui devront toujours respecter le site naturel et en tirer parti. Les habitations ou immeubles seront donc construit par étagement. Ces étagements permettent aussi la construction d’un paysage vallonné artificiel à parcourir et à habiter. Du point de vue du contact social, humain, vivre à l’oblique permet de retrouver le contact de voisinage grâce à l’étagement, qui permet également d’annuler la problématique de la mitoyenneté. Il signifie d’autre part que les faces de la ville deviennent les infrastructures et les espaces de circulation, et implique une contraction de la ville. Des moyens de transports seront à penser pour soulager les personnes fatigués, malades, âgées… Enfin, la structure continue de la ville oblique qui se fait grâce au déroulement du support donc à l’absence d’obstacles, entraine de fait une fluidification des piétons et assurent le décongestionnement de la ville.

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PARENT Claude, Vivre à l’oblique, Ed. Jean Michel Place, Paris, 2004

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Cette hypothèse de fonction oblique est à bien des niveaux alléchante. La proposition de Claude Parent est en théorie innovante et semble pouvoir apporter un certain nombre de réponses à des problèmes qui se posent dans nos conceptions actuelles de la ville, dans notre quasi-incapacité à développer une “science exacte” urbanistique.

Il faut toutefois garder certaines réserves quant à la faisabilité de cette hypothèse, quant aux prétendus avantages revendiqués. La cite contracté (où le sol de vie est en réalité les surfaces des habitations) entrainant une utilization de l’espace réduite (et donc concurrent  la ville vertical) reste à démontrer. La gestion de la lumière (dont Claude Parent ne parle pas mais qu’il évoque et résoud par le biais d’un croquis) est aussi me semble-t-il à regarder de plus près. Il me semble difficile de garantir un apport lumineux satisfaisant aux habitations dès lors qu’elles atteignent une certaine superficie et, dans le cas où l’on y parviendrait, qu’advient-il des pièces comme la chambre, la salle de bain, les WC…? Puisque pour respecter l’hypothèse du tout circulation tout habitation, on est obligé  de prendre une decision radicale : décide-t-on d’abolir toute intimité, ou bien de priver de lumière naturelle ces espaces ?

Il faut cependant reconnaître que Claude Parent ne pretends pas résoudre tout problème. Il consacre une partie de son texte à préciser que cette proposition devrait faire l’objet d’expérimentations scupuleusement surveillées, testées, évaluées, à l’aide d’experts (sociologue, psychologue etc…) pour l’adapter et la faire évoluer.

Enfin, le rapport au sol qu’implique la fonction oblique est à mettre en parallèle avec l’urbanisme de dalles. Il semble que ces deux systèmes cherchent à répondre à des problématiques assez similaires : rendre au piéton l’espace de vie à la surface, utiliser les dessous de dalles pour les fonctions d’habitation et plus, volonté de faire disparaître les véhicules motorisés (littéralement dans le cas de la fonction oblique, en les “cachant” dans le cas de la dalle). Pourtant, dans le cas de la dalle, ces problématiques ne sont pas du tout résolues, loin de là, et en font meme naître de nouvelles. Peut-être parce que la solution de la dalle est un peu trop simpliste, qu’elle s’en est tenue à aposer les solutions aux problèmes sans reflexion préalable et sans chercher à sortir des schemas spatiaux traditionnels (finalement, la dalle reste une couverture, un toit géant, qui dissocie les fonctions certes, mais qui engendre des problèmes de lumière, d’espaces résiduels inutilisables ou Presque). Celà est d’autant plus vrai que le système de dalle ne fait que reproduire en mirroir l’architecture verticale du building.

Il semble que, au regard de l’ubanisme de dalle, l’hypothèse de la fonction oblique prenne encore plus de sens.

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